Sous les pommiers, les vaches

 

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GARRIDO Louis Édouard Alexandre, 1893-1982 (France) Titre : Vaches sous les pommiers en fleurs

Tous les dimanches, vers 15 heures, Michel Beucher entre au Café du marché boulevard Raspail, dans le 6e arrondissement de Paris, s’installe à sa table favorite et commande un frites-salade-faux-filet à point, suivi d’une mousse au chocolat. Il a fini de démonter son stand sur le marché bio d’en face et ses bouteilles sont rangées dans la fourgonnette avec laquelle il regagnera plus tard Le Breil, sa ferme près de Laval, en Mayenne. Michel Beucher est producteur de jus de pomme et de poire, de cidre et de calvados, tous bio.

Il a commencé en 1976 sur 17 hectares, en polyculture élevage – ” Tout le monde rigolait. Ils étaient persuadés que j’allais me planter ” –, mais devant le succès de ses yaourts et la difficulté de trouver des terres, sa ferme est rapidement devenue trop petite pour suffire à la demande. Il a préféré changer d’activité. ” J’ai détaché les vaches et on est parti dans le cidre sur 1,5 ha de vieux pommiers. ” En 1995, le remembrement des terres agricoles impulsé par le gouvernement lui a permis d’obtenir une grande parcelle d’un seul tenant. Alors il a commencé à planter. ” On a tout labouré, tout défoncé. Un sacré boulot. ” Aujourd’hui, sur 24 ha, poussent 700 pommiers et 300 poiriers en quinconce dans des rangées espacées de onze mètres. ” Il faut le voir, c’est magnifique. ”

Hautes tiges et vrais troncs

Les vergers de Michel Beucher n’abritent que des ” hautes tiges “, des arbres avec des vrais troncs, qui grimpent jusqu’à une dizaine de mètres, aux branches aérées et qui prennent leurs aises sans bousculer le voisin. A ne pas confondre avec les ” basses tiges “, ces pommiers plantés les uns sur les autres, en rangs serrés, ne dépassant pas deux mètres de hauteur pour être cueillis à main d’homme ou mécaniquement. Les basses tiges obéissent aux règles de l’agriculture intensive et ” produisent au bout de quatre ans à coups de produits chimiques “. Les hautes tiges ne donnent qu’après vingt ans. ” Voilà seulement quatre à cinq ans que je suis en pleine production, 90 tonnes en moyenne par an. C’est le résultat d’une vie de construction. De travail bien fait. ”

Il n’a jamais utilisé de produits phytosanitaires, bio ou pas. ” Zéro traitement, zéro apport, zéro engrais, ni labourage ni désherbage et des pommes saines, sans maladie. Les professionnels ne comprennent pas qu’on ait des fruits aussi beaux et propres. ”

Son secret est d’une évidence toute paysanne : ” Autrefois, en Normandie, vous aviez des vaches sous les pommiers, pas de traitements et des beaux fruits. ” Alors Michel Beucher a fait pareil, car ” un verger cidricole sans animaux, ça n’existe pas “. Il a gardé une quarantaine de vaches qui lui donnent des veaux et qui, le reste du temps, broutent et entretiennent les vergers. ” Grâce aux animaux, il n’y a besoin ni de traitement, ni d’engrais. C’est la biodiversité. Ceux qui ont des problèmes de papillons, de champignons, c’est qu’ils exploitent mal. ” Et ceux qui, voici peu, ricanaient encore à propos du bio en sont pour leurs frais. Il n’a jamais utilisé de bouillie bordelaise (à base de cuivre) si prisée de ses collègues en bio pour lutter contre la tavelure ou l’oïdium. ” J’ai eu quelquefois des chenilles dans un arbre ou deux. Elles mangent une partie des feuilles mais, après un bon orage, une bonne grêle, elles tombent par terre. En pâturant, les vaches les écrasent avec leurs pattes. Même si elles n’exterminent pas tout, il n’en reste pas assez pour avoir des invasions. ” C’est aussi simple que cela : des hautes tiges dans des prairies et des vaches sous les pommiers. A l’automne, il attend que les fruits tombent dans l’herbe qui les amortit et il passe toutes les semaines pour ramasser ses variétés normandes : noël des champs, bedan, bisquet, très bien pour des cidres un peu charnus ; petit jaune ou judor pour le jus. Une quinzaine en tout qui finiront en jus, cidre ou calvados, toujours médaillé dans les concours. Et garanti sans pesticides.

par JP Géné